Article de Bob Wernick
Accueil Visite Gite Chambres d'hotes Salle de réception

Cet article a été écrit en 1997 par un journaliste américain pour le compte du Smithsonian magazine et est également paru dans le Reader's Digest en 26 millions d'exemplaires et 19 langues.

 

English text

 

" Richard, employé d'EDF, avait acheté cette ruine sur un coup de cœur. Sans savoir ce qui l'attendait...

 

   Richard Hurbain avait tout pour être heureux. Employé à EDF, il avait gravi un à un les échelons, jusqu'au poste d'agent technico-commercial. Avec sa femme, infirmière, ils avaient acheté un beau pavillon à Montfermeil, en Seine-Saint-Denis, ainsi qu'une petite maison sur la côte bretonne. Ils avaient aussi trois jeune garçons. A trente-sept ans, que pouvait-il rêver de mieux ?

   Mais, justement, Richard Hurbain n'était pas satisfait. Le Montfermeil de son enfance n'était plus. Révolu le temps où les parisiens y allaient danser le week-end, à la belle étoile. Restait une ville pleine de stress et de bruit, où les étoiles n'arrivaient plus à percer les brumes grises de la pollution. Richard rêvait d'une maison à la campagne, avec des animaux, un potager...

   Un jour de juillet 1982, il tomba sur une annonce vantant les mérites d'un "château-féodal, architecture exceptionnelle, avec 2 hectares de terrain. Prix: 790 000 francs" . Une photo prise depuis l'entrée du château montrait un gigantesque donjon flanqué de quatre tours circulaires, le tout surplombant la campagne berrichonne.

 

   Le dimanche suivant, Richard fit monter toute la famille dans la voiture pour une virée de quelques 300 kilomètres. Direction Sarzay, un hameau du centre de la France. Sur place, les cinq Hurbain furent saisis par le spectacle qui s'offrait à eux: dans la lumière de midi, quatre tours d'une trentaine de mètres dominaient un paysage tranquille de champs de blés et de forêts. 

 

   Richard tomba immédiatement sous le charme... malgré les toitures trouées, les murs fissurés et la forte odeur de moisi!

   Une heure plus tard, il signait la promesse de vente. Ses trois fils, Vincent, Luc et Gilles, âgés de onze, huit et cinq ans poussaient des cris de joie à l'idée de vivre dans un décor de conte. Seule Françoise, sa femme, gardait la tête sur les épaules: elle voyait se profiler un certain nombre de problèmes - il n'y avait pas une seule salle de bains dans le château -, mais elle connaissait aussi son mari. Quand il avait une idée dans la tête, rien ne pouvait le faire changer d'avis.

   De retour à Montfermeil, Richard Hurbain dressa un bilan désastreux de la situation. Il n'avait aucune expérience en matière de restauration, son compte bancaire était à sec et il n'avait aucune certitude de trouver un emploi à Sarzay. Rien que pour le dépôt de garantie, il dut faire appel à la générosité de l'un de ses cousins.

   Pourtant à Noël, tous les papiers étaient signés. Richard emprunta la moitié de la somme et mit en vente sa maison de Montfermeil. Françoise trouva facilement un poste d'infirmière de nuit dans un hôpital proche de Sarzay. Mais quand Richard annonça ses projets à ses supérieurs, ils lui répondirent qu'il n'était pas du tout surs de lui trouver un emploi adapté à ses compétences dans les profondeurs du Berry. Richard ne se laissa pas démonter. En juin 1983 toute la famille s'installait à Sarzay.

 

   Richard prit un congé sans solde de trois mois pour commencer les travaux. Puis, pendant un an, tous les week-ends, il fit l'aller-retour entre Paris - où il travaillait pendant la semaine - et Sarzay.

   Finalement, EDF lui proposa un poste de releveur de compteur près de Sarzay. Après une dizaine d'années passées à grimper les échelons, Richard allait devoir sillonner la région dans un rayon de trente kilomètres pour relever 45000 compteurs, deux fois par an... Un autre aurait probablement refusé. Pas lui.

Les habitants de Sarzay accueillirent le nouveau venu avec un mélange de curiosité et de scepticisme. Pour beaucoup, il avait fait une mauvaise affaire. Le vieux donjon n'était qu'une ruine. Il ne valait rien : tout le monde le savait ! en vérité, le château de Sarzay était en bien piteux état. Il avait été élevé au XIVème siècle par le chevalier Jehan de Barbançois pour défendre le coeur de la France contre l'envahisseur anglais. C'était la guerre de Cent Ans. Ses tours, sa chapelle, ses écuries, ses cours, ses douves, ses ponts-levis, ses herses et ses jardins s'étendaient sur plus de 4 hectares. Les deux grandes enceintes circulaires comprenaient quelques 38 tours de guet.
Mais Sarzay était à peine terminé que l'invention de l'artillerie le rendait obsolète. Pendant trois cents ans, le château fut laissé à l'abandon.
Classé monument historique au début du XXème siècle, Sarzay fut inscrit sur la liste des chefs-d'oeuvre en péril. Mais les monuments historiques ne disposaient ni de fonds ni de la volonté nécessaire pour préserver le château.

Quand la famille Hurbain s'y installa, la plupart des tours et des enceintes avaient disparu. De génération en génération, les enfants du village faisaient de ces ruines le théâtre de leurs jeux. La chapelle avait été transformée en poulailler, le donjon en silo à blé et le rez-de-chaussée en porcherie. Les cheminées étaient en morceaux, et les planchers, les plafonds et les portes se décomposaient. Les fenêtres n'étaient plus que des trous béants où venaient nicher les pigeons. La ferme attenante, construite au début du XIXème siècle, n'offrait pas un spectacle plus reluisant : ouverte au vent et à la pluie, elle n'avait connu ni l'eau courante ni l'électricité.
A un moment un fonctionnaire avait créé une association pour la restauration du château. Mais quand un architecte officiel lui apprit que cela coûterait (4.5 millions de francs, par exemple, rien que pour remettre les douves en état) le projet avait été abandonné. Comment un simple releveur EDF espérait-il réussir là ou un fonctionnaire influent avait échoué ?

Il y arriva à force de travail. De temps à autre avec un tracteur ou un bulldozer, mais le plus souvent à la main avec une pelle et une pioche. En semaine, il se levait à l'aube et se mettait à l'ouvrage pendant deux heures, avant d'entreprendre sa tournée. Le soir, il reprenait ses outils quelques heures encore. Le week-end, il trimait jusqu'à dix ou douze heures par jour. Qu'il pleuve ou qu'il vente, Richard creusait, colmatait, rebouchait, réparait les cheminées, remplaçait portes et fenêtres. S'inspirant d'ouvrages sur l'architecture médiévale et de vieilles photographies des années 1870, il apprit les gestes des bâtisseurs du Moyen-Age qui travaillaient sans plans ni machines, mais gardaient toujours à l'esprit une vision d'ensemble du projet.

Le chantier semblait s'éterniser : Richard consacra par exemple presque toute l'année 1984 à déblayer les 80 tonnes de gravats provenant des vieux carrelages . Et il le fit seul. Les autorités ne lui octroyèrent aucune aide. Les monuments historiques sont généralement disposés à prendre en charge la moitié des dépenses engagées pour sauver les vieux édifices classés. Mais les fonctionnaires ne parvenaient pas à comprendre qu'un amateur désargenté comme Richard se mît à marcher sur leurs plates-bandes. Certes il lui accordèrent un peu d'argent pour restaurer le toit de la chapelle, mais ils classèrent toutes ses demandes de subvention en attendant qu'il se décourage. Richard Hurbain persévèra.

En fait, son emploi de releveur se révéla un atout, il tint toute la région au courant de ses travaux et gagna la confiance de ses voisins. Il put se procurer les vielles pierres, les poutres et le mobilier qu'il n'avait pas les moyens d'acheter. Il lui fallu trois ans pour remettre les planchers et les cheminées du donjon en état. Il posa 4500 carreaux sur le sol en ciment, passa un an à réparer le toit de la chapelle et un autre à restaurer la petite maison à l'entrée du château. Puis il transforma les écuries et l'étable en une salle de banquet médiévale, planta des arbres fruitiers, des fleurs et des légumes, et se lança dans l'élevage de canards, d'oies, de poulets et de chèvres.

Un jour, au milieu de la cour, Richard repéra un endroit ou l'herbe semblait se plaire. Il creusa jusqu'à dix mètres de profondeur, et redécouvrit le puits qui, cinq siècles plus tôt, approvisionnait le château.
Il mit deux ans à nettoyer les parties nord et ouest des douves : depuis près d'un siècle, elles servaient de décharge, et la partie supérieure des courtines s'était effondrée. Quand les douves eurent retrouvé leur profondeur d'origine, l'eau revint dès la première pluie ; Richard y introduisit alors quelques carpes.
En 1992, les travaux étaient pratiquement terminés. Un jour Richard reçu la visite de l'unique descendante des Barbançois. Tandis qu'il lui faisait fièrement visiter les lieux, bien entretenus, spacieux, resplendissants, elle lui racontait les légendes qui couraient dans sa famille sur l'histoire du château. Au moment de partir, elle lui laissa cette devise, inscrite sur l'écusson des Barbançois : Audaces fortuna juvat, Timidosque repellit (La fortune sourit aux audacieux et repousse les timide).

A mesure que le château se métamorphosait, l'attitude des villageois commençait, elle aussi, à changer. Peu à peu leur méfiance fit place à une admiration sincère. Maintenant les voyageurs de passage prenaient la peine de s'arrêter à Sarzay pour voir se qui se passait au château.

Sans autre publicité que le bouche à oreille, des touristes affluèrent de Paris, d'Angleterre et des Pays Bas. Richard commença à demander un droit d'entrée pour des visites menées par des guides incollables : ses propres fils. Certains visiteurs insistèrent pour lui apporter de l'aide, et Richard leur trouva sans problème de quoi s'occuper. Avant de quitter les lieux, la plupart signe un gros livre d'or, dont Richard possède aujourd'hui seize volumes remplis de commentaires en français, en anglais, en allemand, en hollandais, en polonais, en japonais, en hébreu et en arabe. Ils disent tous la même chose : Bravo !

En 1987, François Léotard, alors ministre de la Culture, lui fit une promesse de subvention, mais Richard ne reçu pas un centime. Pourtant, les autorités ne l'avaient pas oublié : en août 1994, il était occupé à la restauration de la grange lorsqu'un gendarme lui apporta une assignation à comparaître ? Une plainte a été déposée contre vous. Vous devez me suivre à la brigade.
Depuis des années, les Monuments Historiques surveillaient les faits et gestes de Richard. Enfin ils le prenaient en flagrant délit : il avait ravalé des murs et vidé des douves sans autorisation officielle.
Son seul délit avait été d'effectuer le travail de ses mains au lieu de payer des entrepreneurs agréés par le gouvernement. En un mot, il avait enfreint les articles 9 et 30 de la loi du 31 décembre 1913 et les articles 1 à 20 de la loi du 27 septembre 1941.

La nouvelle souleva une vague d'indignation. Dans tout l'Hexagone, des citoyens attachés à la préservation des vieux édifices et des sites historiques prirent fait et cause pour Richard Hurbain. Comment une instance responsable de la protection de 38879 monuments historiques, dont près de la moitié appartenait à des personnes privées, pouvait-elle s'en prendre à cet homme ?
« Ce n'est pas une condamnation que vous méritez, mais des félicitations !» s'exclama le marquis de Breteuil, président de la Demeure Historique, une association de propriétaires de monuments historiques privés.
Un homme qui à lui seul, avait sorti des douves quelques 800 tonnes de déchets ne pouvait pas se laisser faire. Richard engagea un avocat. A mesure que l'affaire prenait de l'ampleur, son combat gagna en popularité. La télévision, la presse s'intéressèrent à lui .

Le procès s'ouvrit en janvier 1996. Incontestablement, Richard avait omis de remplir les formulaires nécessaires. La cour n'eut donc pas le choix : il fut reconnu coupable et condamné à une amende de 10 000 francs avec sursis. Un jugement confirmé en appel. Mais moralement, Richard avait gagné. Après le procès, il reçut des centaines de lettres de félicitations venues de la France entière. « Vous êtes de ces hommes dont l'histoire parle peu, mais dont l'oeuvre est plus grande que la gloire », lui écrivit un admirateur.
Depuis les démêlés de Richard avec la justice, le nombre de ses visiteurs s'élève à 15000 chaque année.
Si vous passez par Sarzay, vous trouverez Richard Hurbain plus occupé que jamais à donner vie à un château qu'il a appris à aimer pierre par pierre.

Désormais en préretraite, il peut s'y consacrer à plein temps. Même si les fonctionnaires des Monuments Historiques continuent à lui faire des tracas, son enthousiasme demeure intact.
« Tenez bon » lui a conseillé un visiteur l'été dernier « Après tout la fortune sourit aux audacieux ! »

 

©1997 Robert Wernick

Smithsonian Magazine January 1997

 

photo de Richard Hurbainfrançoise HurbainFrançoise et Richard Hurbain